Rechercher
  • Jacques Fournier

De la laïcité

Par Jacques Fournier, Président d'Honneur de Services Publics, ancien Secrétaire général du Gouvernement



Il y a eu quelque imprudence de ma part à annoncer, après mes réflexions sur l’Islam en France, une nouvelle parution sur le thème de la laïcité.

Le sujet est au cœur de l’actualité. Il fait l’objet chaque jour de nouvelles analyses. Les publications se multiplient et je ne suis pas sûr de pouvoir le traiter dans toute son ampleur et sa profondeur.

Je me risquerai cependant, au vu des évènements récents et au fil de mes lectures, à livrer ci-dessous quelques réflexions.


1 – Qu’est-ce que la laïcité ?

La laïcité est un principe constitutionnel. « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale », nous dit l’article 1er de la constitution du 4 octobre 1958.

Mais la nature de ce principe doit être précisée. Ce n’est pas un but à mettre sur le même plan que les trois grands objectifs de liberté, égalité et fraternité qui constituent la devise de la République. C’est une exigence de base qui conditionne la poursuite de ces objectifs, en particulier pour ce qui est de la liberté de conscience et d’expression et de la fraternité entre tous les êtres humains.

La laïcité signifie indépendance et neutralité par rapport aux religions mais elle n’est pas elle-même une religion, contrairement à ce que pourraient laisser penser les outrances de certains de ses partisans. Ce n’est pas non plus un courant de pensée. On peut être catholique et laïque aussi bien que libre penseur et laïque.

Neutralité ne signifie ni ignorance ni hostilité vis-à-vis de la religion. Le maître mot est « tolérance », comme le souligne mon amie Nicole Questiaux dans le beau texte qu’elle m’a adressé à ce sujet.

Le principe de laïcité s’applique à la République, dans ses institutions et ses services mais il ne s’applique pas à la société prise dans son ensemble. Cette distinction, que soulignent plusieurs commentateurs, est parfois ignorée, voire contestée. Elle est pourtant fondamentale et je tiens ici à la souligner.

La république doit faire strictement respecter par tous ceux qui agissent en son nom l’égalité de traitement entre toutes les religions et elle est fondée à proscrire dans ce but toute manifestation d’appartenance religieuse. Mais la société n’impose pas l’uniformité. Elle est plurielle, elle tolère, elle doit même encourager la diversité en son sein des manières de vivre et de penser. Un exemple concret : pas de repas casher ou hallal dans les écoles publiques mais rien, n’en déplaise à M Darmanin, ne s’oppose à ce qu’il y ait des rayons hallal ou casher en supermarché.

Ceci dit la séparation entre les deux sphères, celle du public où le principe de laïcité s’impose et celle du privé où l’expression des croyances religieuses est autorisée, n’est pas toujours aisée. Il existe une zone intermédiaire dans laquelle les choix sont parfois difficiles. Il faut savoir décliner convenablement la laïcité.

2 - Comment se décline la laïcité ?

On peut ici se référer à la loi, à la jurisprudence et à la pratique.

Deux lois sont intervenues en rapport avec notre sujet depuis le début du 21ème siècle. Ni l’une ni l’autre n’étaient sans doute indispensable. La première, du 15 mars 2004, relative au port de signes religieux à l’école énonce une règle que la jurisprudence aurait en tout état de cause imposée. La seconde, du 11 octobre 2010, interdit au nom de l’ordre public la dissimulation du visage dans les espaces public, à un moment où l’on n’imaginait pas que la crise sanitaire du covid 19 imposerait bientôt le port du masque à l’ensemble de la population.

Les tribunaux, et en particulier la juridiction administrative, ont été saisis de litiges, à partir desquels s’est échafaudée une jurisprudence circonspecte et mesurée. Je renvoie sur ce point à l’exposé de Jean Marc Sauvé, vice président du Conseil d’Etat, devant l’observatoire de la laïcité le 10 avril 2018. Y sont présentées les décisions prises au cours des dernières décennies dans des affaires délicates concernant par exemple le port du burkini sur la plage, l’installation de crèches de Noel ou les concours apportés par les collectivités publiques à diverses réalisations d’association cultuelles ( ascenseur de la basilique de Fourvière, orgues dans les églises, locaux pour salles de prière, abattages rituels).


La Grande Mosquée de Paris, construite avec avec un financement public

Enfin l’observatoire, depuis sa mise en place en 2013, a émis de nombreux avis à partir desquels il a établi un éventail de 17 « fiches pratiques » s’appliquant aux différentes situations de conflits potentiels. On y trouvera les manières d’agir appropriées dans les situations qui peuvent se révéler délicates, de la restauration scolaire et la gestion des cimetières jusqu’à l’enseignement du fait religieux à l’école et à la liberté d’expression vis-à-vis des religions, en passant par l’attitude à avoir devant les demandes de non mixité, par la description des règles à suivre par les agents, les collaborateurs occasionnels et les usagers de la fonction publique, et par la gestion du fait religieux en entreprise privée.


Sur ces bases on peut considérer qu’il existe une « doctrine » en la matière. Elle est considérée par certains comme trop souple, par d’autres comme trop rigide mais elle me parait en définitive assez équilibrée.

Je ne suis malheureusement pas sûr que la présentation, par ailleurs intéressante, qu’en donne le secrétaire général de l’observatoire dans un ouvrage tout récent ( Nicolas Cadère, En finir avec les idées fausses sur la laïcité, éditions de l’Atelier, 2020) soit la meilleure : j’aurais préféré une présentation positive de facture classique à l’énumération catéchistique des 95 erreurs à ne pas commettre.

3 - La laïcité est-elle menacée en France aujourd’hui ?

Doit-on, à la lumière des évènements récents, considérer que cet édifice est ébranlé et qu’il faut le reconstruire ? Y-a-t-il aggravation de la situation ? J’ai trouvé sur ce point des analyses parfaitement contradictoires.

D’un côté les descriptions pessimistes qui se multiplient dans la grande presse, souvent appuyées sur les témoignages émouvants d’enseignants qui n’arrivent plus à exercer correctement leur métier.

En face d’autres témoignages plus rassurants, ainsi celui, relayé par Mediapart (19 octobre 2020) de quatre chercheuses qui, tout en restant très prudentes, soulignent que les mobilisations religieuses restent largement minoritaires, y compris dans les quartiers populaires à forte proportion de confession ou de culture musulmane.

Les observations des équipes « Valeurs de la République » mises en place dans toutes les académies par le ministre Blanquer rejoignent sur ce point celles formulées par l’observatoire de la laïcité dans son dernier rapport portant sur l’année 2018-2019 : « Les atteintes directes à la laïcité restent peu répandues au niveau national et apparaissent pour la troisième année consécutive mieux contenues » nous est-il dit mais « les tensions et les crispations sur ces sujets restent très vives ».

L’appréciation ainsi portée sera-t-elle trop optimiste du fait que toutes les difficultés ne remontent pas ? L’année 2020 va-t-elle marquer un changement de rythme, le début d’une aggravation ? Je reste moi aussi très prudent sur ces points. Il faut savoir, comme je l’ai dit, raison garder. Mais il faut aussi veiller au grain.


4 – Que faut-il faire maintenant ?

Des décisions gouvernementales sont attendues : la présentation, annoncée pour le début décembre 2020, d’un projet de loi sur le « séparatisme » ; sans doute aussi la définition de nouvelles lignes d’action et peut-être la mise en place de nouveaux responsables.

Je commenterai ces évènements le moment venu, mais je tiens à dire dès maintenant qu’il y aurait erreur à prendre pour cible et à rendre responsable de tous les maux l’observatoire de la laïcité.

Conçue sous Sarkozy, mise en place sous Hollande, confortée sous Macron, cette instance s’est montrée, sous la houlette de son président Jean louis Bianco, parfaitement à la hauteur de sa tâche. Que des choses puissent y être améliorées, peut-être, mais là n’est pas la priorité.

De mon point de vue deux objectifs sont essentiels : comprendre et former.

Comprendre. Je renvoie ici à un excellent article de Jacob Rogozinski ( Le Monde 10 novembre 2020, Nous sommes victimes de ce qu’il faut bien appeler l’aveuglement des lumières). « Ne pas réduire la liberté d’expression à la seule autorisation de dénigrer les religions. Tenter, dans l’école de la République, de mieux faire comprendre leur héritage. Savoir nous mettre à l’écoute des croyants lorsqu’ils nous parlent de l’offense que nous leur faisons parfois subir sans nous en apercevoir ».

Former, et pour cela former à former. Connaissance des faits, clarté des raisonnements, impartialité des jugements. C’est l’action majeure à mener vis-à-vis des enseignants, des élèves et étudiants, des responsables associatifs et culturels et de l’ensemble des citoyens, dans un domaine où domine trop souvent l’obscurantisme des idées reçues.

C’est à partir de là qu’il sera possible de mieux faire admettre les exigences de la laïcité dans les lieux où elle est aujourd’hui le moins bien comprise, les quartiers déshérités des grandes agglomérations. Mais cet objectif ne pourra être pleinement atteint que si, dans le même temps, notre pays se montre capable de faire reculer les inégalités dont sont victimes les habitants de ces territoires.

La laïcité ne peut être un bon point d’appui que pour ceux qui sont en mesure de l’utiliser efficacement.

Association Services publics loi 1901

Réseaux Sociaux

  • Grey Facebook Icon
  • Grey Twitter Icon