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Le musée, un service public universel ? Les leçons de l'histoire


Odile Join-Lambert, Travailler au musée. Publics, gardiens et conservateurs du Louvre et du British Museum : regards croisées (1946-1981), Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion, 2019.



En France et en Grande Bretagne, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, des publics de plus en plus nombreux se mettent à visiter les musées des deux pays. Deux hommes souhaitent alors donner une impulsion décisive au développement des musées, avec la même volonté politique de répondre aux besoins de nouveaux publics par une action de l’État : l’économiste hétérodoxe et haut fonctionnaire John Maynard Keynes et l’écrivain et homme politique gaulliste André Malraux. Pour faire face à cette extension des publics s’affirme en France une politique de « démocratisation culturelle » qui pourrait se traduire par une redéfinition des missions, du nombre des emplois ou de l’organisation du travail : qui se chargera de l’accueil de nouveaux publics ? Les agents de l’État qui les surveillent, les accueillent et les guident vont-elles rester en bas de la pyramide hiérarchique ? La question fait débat chez les acteurs muséaux français de cette période, dont les regards se tournent alors vers la Grande-Bretagne. Paradoxalement, dans les deux pays, l’augmentation du nombre des visiteurs n’incite l’État ni à revoir le volume et la répartition de ses emplois, ni à transformer l’organisation du travail au musée.


Le rapport aux publics n’est pas pensé de la même manière en France et en Grande-Bretagne. Alors que les Britanniques sont centrés sur l’éducation du public, les Français sont plus tournés vers la technique, l’excellence scientifique et l’explication des collections à un public éclairé et éduqué. Alors que la gratuité des musées est la règle en Grande-Bretagne jusqu’aux années 1970, la France considère le public des musées comme solvable, le premier dispositif de gratuité ne datant que de 1983. En outre, la notion de service public n’est pas inscrite dans le droit britannique. Plus généralement, le service est fourni par des agents aux statuts de nature juridique distincte, fonctionnaires en France, contractuels en Grande-Bretagne. Le statut général des fonctionnaires français est fondé sur un classement des postes, associant les postes de travail à un niveau de diplôme, d’emploi et de concours, alors que la logique contractuelle britannique classe des individus, la tâche et la spécialisation définissant le statut d’emploi.


L’examen conjoint des cas français et britanniques, fortement contrastés, permet d’étudier en profondeur le rapport des personnels au service public, dont les Britanniques seraient supposément dépourvus. Le souci des publics des musées n’est pourtant pas réservé aux personnels du Louvre : on trouve bien au British Museum une éthique du service public en pratique. Les procès-verbaux des organes de discussion entre l’administration et les syndicats, les conseils whitley, en témoignent. Le service public inscrit dans le droit français n’a pas donné lieu à un service au public gratuit au Louvre, alors que le British Museum l’a mis en place sous forme de négociation sans l’énoncer dans le droit. La France et la Grande-Bretagne inventent des modèles de service public de la culture qui sont, tant dans les pratiques que les représentations du travail, plus proches que ne pourrait le suggérer la distinction entre la culture administrative et juridique française et la pratique contractualiste britannique.


Les changements d’environnement économique et politique des organisations culturelles à partir des années 1980 et l’orientation commerciale prise par les musées modifient la donne dans les deux pays. Les publics non captifs deviennent résolument des consommateurs dont les musées cherchent à attirer l’audience, non sans conséquence sur les inégalités d’accès à l’appropriation des œuvres. C’est pourtant pendant les Trente Glorieuses que le public a transformé le travail. Ces années constituent ainsi une occasion manquée pour l’État d’organiser le travail au plus près du public dans les services publics, laissant aux groupes professionnels et à la logique économique et commerciale qui s’est développée à partir des années 1980 le soin de s’en charger.



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