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  • Gérard Moreau

Les chiffres de l’immigration 2020


Le ministère de l’intérieur s’est désormais doté d’un service statistique organisé de chiffres relatifs à « l’immigration », sur le modèle des productions de l’INSEE : calendrier de sorties public, à dates à peu près fixes, rubriques précises, introduites par un communiqué de presse, données claires, avec des sources prédéfinies. Que demander de mieux, par rapport à un passé pas si lointain, lorsque ce service n’existait pas ?

Au début de chaque année, avant la fin du mois de janvier, sont donc diffusées des données variées, parfois provisoires (mais ajustées dans l’année), pour l’année antérieure. C’est en soi une bonne chose et on ne peut, par principe, que se satisfaire d’un travail statistique du ministère. Moyennant quoi, il faut le regarder et l’évaluer aussi. La première publication annuelle des chiffres 2020 est le bon moment pour regarder de près les données et leur présentation. Voire en tirer quelques conclusions.


1) Les résultats présentés par le ministère de l’intérieur


Le ministère publie, par un communiqué le 21 janvier 2021, les « statistiques annuelles en matière d’immigration, d’asile et d’acquisition de la nationalité française ».

Le communiqué souligne, en premier lieu, que la pandémie du covid 19 a affecté tant les déplacements internationaux que le fonctionnement des services pendant le premier confinement. Il présente ensuite, de manière succincte, les résultats en matière de visas, de titres de séjour, d’éloignement des étrangers en situation irrégulière, d’asile et enfin d’acquisition de la nationalité française.

Sont annexées au communiqué des fiches détaillant les données selon les cinq items présentés, les deux premiers étant regroupés pour la synthèse du communiqué.

a) les visas et les titres de séjour

Ce sont des chiffres ; il reste à les comprendre, mais ce n’est pas ici l’objet : diminution drastique des visas de court séjour en 2020 (-80%), plus faible pour les visas de long séjour (-37%), le nombre de Chinois régressant davantage.

La primo-délivrance de titres de séjour ne diminuerait que d’environ 20% (220 500 titres délivrés). Reste à ventiler entre les catégories, pour lesquelles la diminution varie, modérée pour l’immigration familiale (il y a des régularisations), plus forte pour l’immigration professionnelle (l’activité économique a tout freiné) comme pour les chercheurs (le télétravail est possible)…


Sur ces deux points, les fiches apportent des informations plus détaillées.

Sur les visas d’entrée, plusieurs ventilations décrivent le paysage de l’effondrement de leur nombre en 2020, près de -80%, lié pour l’essentiel à celui des visas de court séjour dits Schengen (puisque permettant le voyage dans les Etats adhérents (sous réserve de contrôle sanitaire ou de fermeture temporaire), soit -83% pour 564 000 délivrances. Les visas de long séjour, pour une durée de plus de trois mois, diminuent moins, -37% pour 149 000 délivrances, sans doute parce que leur justification est mieux étudiée et démontrée que pour les touristes, par exemple ; pour les étudiants, par exemple, qui représentent la moitié de ces visas, l’inscription dans une université est examinée.

L’origine des nationalités d’origine des visas obtenus est connue, mais évidemment peu étudiée à ce stade ; on note ici seulement l’effondrement de la demande chinoise…

S’agissant des titres de séjour, sachant qu’il ne s’agit que du décompte des premières délivrances, non compris les renouvellements (ou leur refus) pas plus que les modifications de statut du séjour (par exemple d’étudiant à travailleur salarié), ce qui limite la signification des chiffres, on constate en 2020 (première estimation) une diminution de plus de 20% (à 220 500, soit 57 000 de moins qu’en 2019). Cette diminution, plus ou moins variable selon les types de motifs, est particulièrement accentuée pour les délivrances pour un motif économique et pour les étudiants. Les motifs familiaux ou humanitaires diminuent moins (autour de -15%).

On rappellera que la date de la délivrance du titre, ici prise en compte, peut être sensiblement (voire très) éloignée de la date d’entrée effective sur le territoire. La structure des admissions au séjour se maintient : près de 70% ont un motif familial ou d’études.

Au total, un stock, en augmentation modérée, de 3 300 000 titres, dont 8% provisoires et un peu moins de 50% de longue durée, l’analyse par nationalité n’est pas fournie.

b) L’éloignement

C’est le second point évoqué par le communiqué ; leur nombre diminue d’environ 48% en 2020 (difficultés de transports et fermetures de frontières liées à la pandémie obligent). Au total, près de 16000 départs, moitié moins qu’en 2019. Le communiqué s’étend peu sur les difficultés rencontrées…Le chiffre n’a en outre, bien entendu, aucun rapport avec les sorties totales d’étrangers résidents quittant le territoire.

c) L’asile

Même diminution pour les demandes (en première demande ou en renouvellement), plus de 93 000 en 2020, soit -38% en un an, aux guichets des préfectures, même si près du tiers sont sous procédure « Dublin ». L’OFPRA n’a pris que 70 000 décisions, dont 24 000 accordant une protection (soit -34%, mais le taux de protection baisse aussi de quelques pour cents). Pas de commentaires dans le communiqué.

C’est là que la statistique « officielle » du ministère de l’intérieur trouve ses limites et ne permet pas de suivre, voire de tracer les flux. Les rendez-vous au guichet unique des préfectures (qui ne sont pas les dépôts à l’OFPRA d’une demande d’asile) ne font pas partie des flux de migrants autorisés à séjourner. On n’a donc qu’une image très tronquée des flux.

d) L’acquisition de la nationalité française

Cette question permet de voir la fraction des étrangers qui deviennent Français, mais tout en restant des immigrés, selon la définition. Rien à voir donc avec les flux migratoires, sauf de très loin..


En 2020, le nombre des acquisitions, sous leurs différentes formes, baisse de 20% (61 000), cette baisse étant attribuée à la fermeture des guichets pendant le confinement, et se répartissant de manière comparable entre acquisitions par décret (-16%, 42 000) et par déclaration (- 28%, 19 000). Il n’empêche que depuis 2016, alors que les déclarations de nationalité admises sont globalement assez stables, les naturalisations par décret sont en diminution constante (-27% de 2016 à 2019, avant même 2020) et cette diminution serait à analyser.

2) Remarques sur les données fournies par le ministère de l’intérieur

La question clé des données publiées provient du fait qu’elles résultent d’un traitement de fichiers de gestion des dossiers de visas, de titres de séjour ou d’acquisition de la nationalité. Ces fichiers sont entièrement dépendants de la procédure qu’ils servent et qui les alimentent ; de ce fait, ils répercutent son rythme et les aléas qu’elle rencontre, plus que la réalité physique d’un mouvement des immigrés.

L’exemple le plus frappant de cette méthode est l’utilisation du fichier des titres de séjour AGDREF, très difficilement mis au point et constitué depuis quarante ans. AGDREF est la base de données des titres de séjour délivrés ou supprimés, de toutes sortes ; il ne tient donc pas compte de l’entrée effective sur le territoire, ni de la sortie d’un immigré, sauf reconduite ou départ volontaire avec prime ; de surcroît, tout dépend de la capacité du service à tenir à jour ses données : une grève ou un blocage quelconque sans rapport avec la situation des personnes modifient les résultats. Les visas valant titre de séjour, décomptés à part, fournissent une autre source, distincte de la date de l’entrée effective des intéressés. Lorsque des récépissés provisoires sont délivrés successivement la même année, la correction statistique est incertaine. Par ailleurs, si AGDREF permet de ventiler les chiffres selon la nature des titres (sans que ce résultat soit interprétable) ou selon la nationalité, d’autres paramètres, qui se trouvent sans doute dans les dossiers administratifs, ne sont pas saisis voire même exploités statistiquement (tranches d’âge, sexe, métier, etc..). Les données sont donc particulièrement pauvres.

Les données sur l’éloignement sont presqu’un enjeu politique, largement médiatisé naguère comme la caractéristique de la fermeté gouvernementale, alors que les reconduites contraintes dépendent de plusieurs facteurs qui échappent à la décision politique, toujours assez performative. Cette année, les chiffres diminuent surtout du fait de la pandémie et du coup, ils sont présentés très à plat… En réalité, un des grands défauts de la statistique migratoire est l’absence de données sur les flux de sortie spontanées, avec des motifs très variés (fin d’études, découragement lié à une situation personnelle ou un OQTF, changement de projet, motif familial, vacances ou non, etc…). Les recherches sont rares sur les sorties du territoire et les dispositifs de contrôle ne permettent pas, semble-t-il, de décomptes sérieux. Domaine de recherche potentiel ?

Reste bien sûr « l’asile » : difficulté, la double démarche imposée aux demandeurs, l’inscription en préfecture aux guichets uniques tenus par l’OFII en général, les GUDA, puis le dépôt de la demande à l’OFPRA pour instruction au fond, suivie, le plus souvent, mais nous n’en avons pas le chiffre par le ministère, d’un recours devant la CNDA en cas de refus par l’OFPRA. Une séquence qui reste à approfondir de plusieurs manières, y compris par le « dublinage », compté ou pas, couronné de succès si le demandeur est repris par le pays premier responsable. En bref, la course d’obstacles organisée pour trier les « bons » demandeurs d’asile, puis les « vrais » réfugiés, selon la jurisprudence de chaque pays et son organisation propre (notamment sa vision des pays « sûrs ») est difficile à suivre, a fortiori à interpréter selon les stratégies des demandeurs… L’afflux à Calais d’un nombre variable de migrants qui cherchent à gagner le Royaume Uni, pour différentes raisons, correspond aussi à un refus de déposer une demande en France, mais les échecs du franchissement de la Manche, comme les opérations de police pour démanteler les camps sauvages conduisent aussi les migrants à changer d’avis, y compris pour poursuivre un parcours toujours aléatoire… Ici aussi l’exploitation d’un fichier de gestion renseigne peu, sauf à multiplier les critères de tri, sur l’histoire des demandeurs et donc sur les tenants et aboutissants de la migration. Place de la recherche …

On peut naturellement en dire autant des données sur la nationalité. Les chiffres bruts publiés donnent des indications globales sur les flux de procédures positives, pas sur les refus et leurs motifs, a fortiori sur la gestion des procédures préalables, accueil, examens et entretiens, aujourd’hui répartis dans les préfectures habilitées.. Les résultats publiés sont donc pauvres. A noter néanmoins une intéressante étude du ministère de juin 2016 (Infos Migration, DGEF, juin 2016), non renouvelée semble-t-il depuis.

Au fond, ce ne sont pas les données qui manquent mais leur signification qui requiert bien d’autres approfondissements par enquêtes sur dossier plus que par traitement des fichiers de gestion. Mais c’est aussi une toute autre histoire.

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